Le sordide passé des Buttes-Chaumont

Le parc des Buttes-Chaumont respire aujourd’hui le pittoresque. Ses pentes, ses conifères et ses chalets d’inspiration suisse évoquent la douceur d’un paysage alpin. Situé dans un quartier jeune et dynamique, c’est un des lieux privilégiés des Parisiens pour se retrouver et faire la fête.

Et pourtant. Le site aménagé par Adolphe Alphand, adjoint du préfet Haussmann, était marqué d’une sombre mémoire.

Une terre désertique

Ce passé se reflète d’abord dans son nom : « Chaumont » vient, pense-t-on, de « Mont Chauve ». Sur la butte rien ne pousse, ni arbre ni plante, pas même l’herbe.

Ce sol désertique n’en est pas pour autant sans valeur : les Parisiens en ont fait de longue date des carrières de gypse. On les surnomme les carrières d’Amérique, sans que l’on puisse être sûr de l’origine du nom.

Cette exploitation créa le relief accidenté tel que nous le connaissons aujourd’hui.

Les vieux plans de Paris nous montrent un plateau constitué d’une butte unique au lieu des multiples buttes présentes sur la surface du parc et de la butte Bergeyre voisine. Alphand apportera également des modifications substantielles lors de la conception du parc.

Le métier de mineur était plein de dangers, à commencer par les risques d’effondrements mais aussi les troubles et dommages liés à la vie dans un univers poussiéreux et mal éclairé. Un effondrement meurtrier entraîne d’ailleurs la fermeture des carrières en 1779. L’exploitation reprend au début du XIXe siècle.

Ce n’est toutefois pas cette activité minière, du reste assez commune dans les alentours de Paris, qui crée la mauvaise réputation de la butte. Pour les Parisiens du Moyen Age, ce quartier est avant tout celui du gibet de Montfaucon.

Le menaçant voisinage du gibet de Montfaucon

Du XIIe siècle jusqu’à 1760 s’élève sur une colline voisine un édifice unique en son genre.

Le gibet est un immense quadrilatère composé de multiples poutres en bois auxquelles peuvent être suspendus jusqu’à une cinquantaine de cadavres. On peut voir de loin ce message d’avertissement adressé par les autorités aux criminels de Paris.

Détail des « Grandes Chroniques de France » enluminées par Jean Fouquet, vers 1460.

Le gibet de Montfaucon est un lieu d’exécution : un simple vol peut suffire à y être pendu. C’est aussi un lieu où le pouvoir fait exposer les cadavres de personnes exécutés dans d’autres lieux.

Les suicidés, qui sont condamnés très durement par l’Eglise, sont punis post-mortem par cette exposition. Quand on n’a pas pu mettre la main sur le condamné à mort, un mannequin peut aussi se retrouver parmi les cadavres.

Une fois la pendaison effectuée, on laisse le corps du condamné sur place, pour pourrir ou être dévoré par les corbeaux. Des archers montent la garde pour empêcher les familles de récupérer les restes.

Ce n’est que lorsqu’il faut faire de la place pour de nouveaux pendus que l’on jette les restes aux ordures.

Le gibet était situé à plusieurs centaines de mètres au sud-ouest de l’actuel parc, près de l’actuelle place du Colonel Fabien, du côté de la rue de la Grange-aux-Belles. On peut toutefois imaginer combien la présence visuelle et olfactive du gibet marquait l’ensemble du quartier.

Un concentré d’odeurs insupportables

Comme cela se voit souvent, les activités nuisibles ou désagréables tendent à se concentrer et à se perpétuer dans les mêmes lieux. Le quartier ne profite pas vraiment de la disparition du gibet en 1760. En effet les autorités décident l’agrandissement massif de la décharge publique présente à proximité.

Au pied des Buttes-Chaumont, une immense fosse est creusée pour accueillir les excréments des Parisiens. A partir de 1781, c’est même la seule fosse de ce genre à Paris. On l’appelle « la Voirie de Montfaucon ». Les vidangeurs de Paris y déposent le contenu des « fosses d’aisance » avant qu’il soit transformé en engrais agricole.

Le lieu est également utilisé vers cette époque pour l’équarrissage des chevaux et autres animaux domestiques.

Les abattoirs de la Villette n’existent pas encore, ils seront créés en 1867. Le quartier se trouve alors le principal centre d’abattage de la région parisienne. On y abat jusqu’à 13 000 chevaux par an.

Croquis d’un établissement d’équarrissage de Montfaucon en 1831 par Hippolyte Destailleur, BNF.

Les odeurs de la voirie et des abattoirs se mêlent pour empuantir le quartier. Les jours de vent, les odeurs atteignent Paris et les villages de Belleville et de la Villette.

Avant 1860, les Buttes-Chaumont se trouvent en-dehors des murs de la capitale. Elles sont rattachés administrativement à la commune de Belleville.

Un quartier pauvre et marginal

Malgré la puanteur, les buttes ne sont pas inoccupées. La nuit tombée les carrières sont un lieu de réunion d’une population jugée douteuse par les autorités : des vagabonds, délinquants, nécessiteux et exclus de tous les genres. La police s’y aventure peu et les carrières permettent de cacher toutes les activités et les trafics.

Gravure « Souper aux carrières d’Amérique », artiste inconnu, musée Carnavalet.

Plus largement, les autorités voient avec méfiance la population pauvre des quartiers environnants.

La création d’un parc ne présente que des avantages. On ne peut construire d’habitation sécurisée sur le site fragilisé par des activités minières. C’est une opportunité de se débarrasser d’un lieu mal famé et d’embellir le quartier. Les autorités veulent en faire à la place un lieu pour éduquer les classes populaires au loisir bourgeois de la promenade.

C’est ainsi que le présente en 1853 la Commission des Embellissements de Paris : « La partie de la population ouvrière qui ne voudrait pas aller s’entasser les dimanches et les jours de fêtes dans les cabarets de la banlieue, aurait au moins à proximité de tous les faubourgs, et sans qu’il en coûtât bien cher à la ville, des lieux de distraction plus agréables et plus sains ». On appellera cette conception politique l’hygiénisme social.

***

Avec ce passé sordide, on comprend pourquoi le projet du Second Empire de transformer ces buttes en un parc ne suscita pas d’opposition de principe.

Les autorités avaient fermée la voirie de Montfaucon adjacente en 1849 et avait urbanisé le site. Le terrain des Buttes-Chaumont appartenait à Paris depuis le rattachement de Belleville à la capitale en 1860. Le baron Haussmann fit exproprier les quelques habitants en 1862.

S’ensuivirent 5 ans de travaux pharaoniques . Alphand fit importer 200 000 mètres cubes de terres végétales depuis La Villette et remodeler le paysage avant l’inauguration du parc en 1867.  

Les commentateurs saluèrent la transformation d’un lieu qui revenait de loin.

Ainsi le Petit Journal du 28 mars 1867 rappelait : « Tout était là réuni comme à plaisir – le laid, l’horrible, le dangereux, le puant, l’infect ! La nature y avait mis la sécheresse, l’aridité, des fondrières impossibles ; l’homme y avait établi des dépôts de poudrette et des ateliers d’équarrissage. Pouah ! »

Les Buttes-Chaumont en avaient-elles entièrement fini avec leur lugubre passé ? Pas entièrement. Le promeneur peut encore aujourd’hui remarquer les hauts-grillages surmontant une des passerelles menant à l’île du Belvédère. Une passerelle qui a acquis le surnom de « Pont des Suicidés »…


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